
vendredi 7 décembre 2007
REPONSE DE GUSTAVE EIFFEL

jeudi 6 décembre 2007
Réponse de Gustave Eiffel aux artistes.
Vous, écrivains, peintres, sculpteurs et architectes, dans une lettre ouverte, vous m’avez adressé votre mécontentement de voir un jour s’achever la construction de la Tour. Vous qui prétendez parler « au nom du goût français », sachez que la Tour Eiffel n’a pas pour but d’enlaidir « le beau Paris ». Le peuple pourra bientôt s’apercevoir que cette tour située en plein coeur de la ville n’est pas un projet orgueilleux tel que vous voulez le faire croire, et que notre connaissance ici ne sert pas à égaler Dieu ou à le défier. Bien que la nouveauté amène parfois la crainte, les français comprendront bientôt les bienfaits de ce projet.
Paris, plus belle ville du monde, ne peut s’insurger contre un projet si ambitieux et qui ne fera que traduire sa grandeur. Cette Tour haute de trois cents mètres comptera parmi les plus beaux monuments que l’homme ait engendrés, et elle prendra sa place non pas au milieu de magnifiques allées comme vous le dites, mais dans un lieu tout à fait approprié à recevoir cette grandiose conception : le Champs de Mars. Ainsi Paris deviendra vraiment une ville privilégiée et la première à ériger quelque chose d’aussi colossal.
Posons-nous donc ces questions : va-t-on refuser le moyen d’atteindre une renommée éternelle en rejetant ce qui n’a jamais été réalisé ailleurs ? Ne risquons-nous pas comme cela de déshonorer « la ville merveilleuse » ?
La Tour Eiffel ne pourrait exister ailleurs car elle provient tout droit de mon imagination. Cela montre bien à quel point le talent se trouve en France, car en Amérique, un projet similaire devait naître mais les constructeurs ont fait fausse route. Nous, nous avons réussi…
Vous qui vous considérez comme artistes, vous jugez bon de m’attaquer sur ce point. En réalité je vous répondrai que la Tour fut entièrement dessinée par moi et avec la participation d’Emile Nougier et Maurice Krechlin, mes collaborateurs. Nous avons imaginé cette construction d’un point de vue technique mais également esthétique car nous en sommes capables. Vous qui citiez Jean Goujon pour avoir donné du sublime à la ville de Paris dans les années 1550, je vous parlerai moi d’un autre architecte et collaborateur, Stephen Sauvestre, qui vivant avec son temps, nous a aidé à rendre notre création plus harmonieuse.
Imaginez à présent cette grande Tour à l’allure nouvelle, aux quatre pieds de fer, solide et vertigineuse en plein cœur de la ville. Tout du haut, contemplez Paris de toutes ses directions et tous nos monuments. La Tour Eiffel sera à la fois une œuvre et une attraction.
Gustave Eiffel.
Réponse de M Eiffel aux Artistes contre la Tour Eiffel
La tour que j’érige n’est là que pour la durée de l’exposition universelle. Elle fera 300 m de haut une fois terminée. C’est plus haut que tous les monuments de Paris. Elle dépassera, de son rayonnement mécanique, tous nos voisins européens, Italie, Allemagne, Flandres, déjà jaloux, selon vous, et ceux-ci seront encore plus envieux de la beauté de Paris. Cette tour, dont je suis l’architecte, sera admirée et nombreux seront ceux qui viendront la voir. Il ne s’agit pas non plus de détruire tout Paris pour ne reconstruire qu’avec des tôles et des boulons.
Ce sont des défis architecturaux dans lesquels personne ne s’est jamais lancé. De quoi vous plaignez-vous, messieurs les artistes ? La tour vous a déjà inspiré pour votre lettre enflammée au journal Le Temps et elle vous inspirera encore ! Ma tour vous fera connaître à travers le monde parce qu’elle véhicule une image de grandeur et de réussite industrielle et elle entraînera avec elle le rayonnement artistique français dont vous, messieurs les Artistes, vous faites partie. Et la France sera désormais synonyme de réussite et d’artistes accomplis.
Réponse de Gustave Eiffel
Mes chers détracteurs, quand on vous lit, il est clair que votre hostilité à l’égard de la tour Eiffel n’est que le reflet d’une herméticité absolue vis-à-vis de l’art moderne. Ce qui a fait la grandeur de Paris dans le passé resplendira toujours, certes. Mais cela ne garantira pas la grandeur de notre capitale pour les années à venir. Paris a une richesse culturelle et historique hors du commun, maintenant construisons lui un avenir hors du commun. Et cela, Messieurs, ne se fera pas en restant hostiles aux idées nouvelles.
Croyez-vous qu’il est bon de ne vivre que dans le passé ? Vous parlez du « bon goût Français » : qu’en pensera le monde dans dix ans, si nos artistes d’aujourd’hui, trop obnubilés par le génie des artistes d’autrefois, s’opposent à toute forme d’art, et à toute originalité ? D’ailleurs, vous ne pourrez pas empêcher Paris de se moderniser, et si vous trouvez que cette tour enlaidit Paris, qu’allez-vous penser de toutes les évolutions urbaines qui, n’en doutez point, n’auront rien à voir avec le style gothique que vous appréciez tant.
Pour ces raisons, je vous propose de repenser vos jugements, un peu hâtifs selon moi, car sachez que c’est avec un profond respect pour Paris et ses monuments que je construis la tour Eiffel et qu’il sera toujours aussi agréable d’admirer les merveilles d’hier, même s’il siège à coté des constructions plus récentes.
réponse de Gustave Eiffel

Tout d’abord, je tiens à leur exprimer mon accord sur la magnificence de la ville de Paris. Qui pourrait être en désaccord avec cela? Cette ville est l’une des plus belles du monde, par son patrimoine historique. Mais Paris n’est pas pour moi « sans rivale au monde ». Chaque ville à son héritage culturel. Et c’est seulement en mon poste d’architecte, amateur d’art, que je me permets de citer la colossale Rome, capitale italienne à qui l’on doit, certaines beautés comme le Colisée, la place d’Espagne, le Panthéon, la fontaine de Trévise, la basilique Saint-Pierre, et j’en oublie.
Ainsi, s’il n’est pas possible à des artistes de concevoir une beauté autre que celle provenant d’un amour patriotique proche du « chauvinisme », comment pourriez-vous accepter une architecture nouvelle modifiant votre culture? Est-ce si aberrant d’imaginer une structure avec des matériaux différents de la pierre?
Car, oui, mon édifice est novateur par son changement de support. Et c’est une œuvre démesurée qui surplombera Paris. Est-ce cela qui vous fait problème? Un Paris qui ne serait plus seulement celui de Louis XIV, ni celui de Jean-François Chalgrin, mais celui de M. Eiffel, qui aura osé le changement, donné naissance à autre chose que du gothique, style tellement vu et revu qu’aucune création n’est plus possible. Si vous êtes contre de nouvelles techniques, vous demeurez contre l’avancement de l’art. Comment font Eugène Vallin et Henri Guitton, qui eux aussi utilisent du fer, des boulons pour leurs façades?
Si c’est la grandeur qui vous gène, dites-vous, comme Ralph Waldo Emerson, que « les grands hommes, les génies, les saints, n'ont fait de grandes choses que parce qu'ils étaient inspirés par un grand idéal. On a besoin d'accrocher sa charrue aux étoiles. »
Pour conclure sur la facilité de votre argumentation qui n’est en fait qu’un ordre de vos idées, je ne peux que vous dire que si je n’ai pu répondre à vos questions, vous n’avez qu’à envoyer une lettre à Edouard Lockroy, Ministre de l’industrie et du commerce, qui, lui, a accepté le projet mais peut encore changer d’avis.
Mes salutations distinguées,
Gustave Eiffel
Réponse au collectif
Moi, Gustave Eiffel, je défends, devant bien des tribunes et depuis longtemps déjà, mon projet. Je tiens à dire qu’il est bien regrettable qu’il soit si critiqué alors même que sa construction débute. Vous, artistes, devriez le comprendre aisément : il est peu commun de critiquer les œuvres à l’état d’esquisses et de trouver le maître dans ses brouillons.
Mon projet est financé par l’Etat et a toute l’attention de celui-ci. Il a pour but d’être l’un des éléments centraux de la prochaine exposition universelle de 1889. Cette date, vous la connaissez tous, c’est celle du centenaire de notre révolution. A cette occasion, un édifice sera construit aussi solide que nous sont chères nos libertés et nos droits. L’Etat veut édifier au sein de Paris le symbole de sa modernité. Bientôt, nous entrerons dans le XXème siècle, et je vais y faire entrer Paris comme la capitale de ce nouveau siècle sans pour autant dénigrer ses gloires passées.
Le projet n’a pas pour fonction de soulever la question esthétique. Il relève simplement de la prouesse technique : pour le mener à bien, je ne dispose que d’une centaine d’ingénieurs et d’ouvriers ainsi que de seulement trois années ! Dans ces conditions, je dois élever un colosse de fer de 300 mètres. Il sera le bâtiment le plus haut que l’humanité ait jamais construit ! Ce projet grandiose nécessite une synthèse de la technique française moderne et lorsqu’il sera terminé, la France et Paris s’enorgueilliront de celui-ci. Le public invité verra l’édifice et ne doutera point du génie français.
Quant aux critiques des esthètes, des sculpteurs, des peintres et des écrivains, je suis bien aise de les recevoir. Si les artistes se piquent de critiquer les inventions techniques, qui jugera de la valeur esthétique des œuvres d’art ?
Gustave Eiffel
16 février 1887
Une révolution silencieuse
Nous, artistes et amis du compositeur John Cage, tenons à mettre en garde et prévenir les spectateurs du concert de demain, 29 août 1952, au Maverick Concert Hall de Woodstock. Ce spectacle sera l’occasion pour David Tudor d’interpréter pour la première fois sur scène la dernière œuvre en date de monsieur Cage intitulée 4’33". Vous prévenir est essentiel du fait de la teneur tout à fait nouvelle de cette création. Monsieur Cage a longtemps étudié le phénomène du silence dans sa musique : ses Sonates et Interludes pour piano préparé de 1948 plaçaient déjà le silence comme élément à part entière de la composition et donc de la musique. Mais c’est vers la fin des années 1940 qu’il se rendit à l’université d’Harvard pour expérimenter leur installation de chambre totalement insonorisée. S’attendant à enfin découvrir la sensation de silence absolu, sa surprise fut grande lorsqu’il réalisa qu’il entendait quelques sons persistants ! Les bruits intérieurs de son organisme résonnaient dans ses tympans et les battements de son cœur mêlés à son système nerveux avaient alors été ses seuls compagnons soniques l’espace de quelque minutes, créant respectivement un bruit grave et un autre aigu. Si la musique que nous connaissons et que nous aimons, de Jean-Sébastien Bach à Olivier Messiaen, ne peut réellement utiliser la pause ou le silence comme élément de relief et de nuance, que se cache-t-il derrière ce faux silence ? Toutes ces interrogations ont obsédé John Cage pendant bien des années, et ses résultats d’étude et de composition à ce sujet sont ainsi résumés dans 4’33".
Mais si ces créations ont bel et bien été l’objet de colères violentes et d’émeutes incompréhensibles, le manque de connaissance et de savoir en est le seul responsable. L’État américain bénéficie certainement des plus grandes têtes pensantes de notre monde, et son peuple ne saurait s’engager dans un sens contraire à la construction du savoir. John Cage est un révolutionnaire poli, et son œuvre est une ode au silence. 4’33" est constituée de trois mouvements et ne requiert aucun instrument. Demain, notre ami David Tudor l’interprétera au piano, mais elle pourrait très bien l’être autrement dans le futur. La partition ne donne qu’une indication « Tacet » par mouvement, c’est-à-dire « Silence ». Ne vous attendez pas à entendre le moindre son, les seules notes jouées seront les vôtres, et celle du Maverick Concert Hall tout entier.
4'33" est l'occasion d'une réflexion sur la musique, le silence et la perception de l'art en général. Sa place dans l'histoire vous appartient!
Les artistes et amis de John Cage, pour un art novateur et créatif.